Quelques unes des grandes mutations sociales et politiques du XXIème siècle (section deux)

 

                      Saurons-nous protéger nos sociétés sans mettre en péril ces valeurs de tolérance qui sont nôtre, et compromettre les Droits de la Personne qui constituent la base de notre richesse et surtout la base de la qualité de vie construite après tant d’années de lutte?

                      Les intérêts du commerce et l’importance de la création d’emploi devront-ils l’emporter encore longtemps sur d’autres considérations “moins pratiques” dans nos rapports avec des sociétés qui remettent fondamentalement en question les valeurs de base de nos sociétés?

 A moyen terme, la force de la croissance démographique caractéristique de ces sociétés va se retourner contre la doctrine intégriste. Les humains sont comme çà, ils finissent toujours par réfléchir aux serrures et aux gardiens de leurs prisons et plus ils sont nombreux plus leur revirement est brutal. Il est tout à fait probable que l’on assistera d’ici dix, vingt ans au grand maximum, au spectacle affligeant auquel nous venons d’assister dès la levée du rideau de fer: des nations, au demeurant bien nanties sur le plan des ressources naturelles, qui vivent dans un état de délabrement pitoyable et dont les gouvernements ont réussi à durer en niant l’accès au progrès et en exploitant à outrance les ressources écologiques dont elles avaient la garde. L’on ne pourra que constater avec regret le gâchis de deux, voire de trois générations. L’on devra faire alors l’inventaire de l’appauvrissement des richesses de la planète; qui sait si l’air que nous respirons, l’eau que nous buvons n’auront pas été souillé. Une fois encore, afin d’éviter une dégradation pire encore, il nous faudra alors nous résigner à financer la reconstruction de ces états comme nous le faisons actuellement pour les états de l’ancienne URSS. Enfin, cette période sera marquée par un exode humain massif dont nous aurons à nouveau à payer le prix.

                      Ne vaut-il pas mieux inscrire la défense de ces idées au creux de la mondialisation?

L’adage ancien nous rappelle que la meilleure défense c’est encore l’attaque: il vaut mieux exporter la promotion des Droits et des Libertés que d’être obligé de compromettre ces valeurs  chez-nous ou encore, de voir nos sociétés métissées au delà de ce qui est raisonnable. On doit promouvoir la mobilité des personnes et être tolérant face au métissage culturel qui ne manquera pas d’en résulter; mais une société ne doit pas sacrifier son identité ce faisant. Chaque société doit donc apprendre à définir son seuil de tolérance aux idées nouvelles, au métissage et à le gérer en respect de ses propres lois et de ses valeurs les plus fondamentales. C’est ce que les experts du développement appellent la “capacité d’absorption”. Cet équilibre très fin n’est pas facile à trouver dans un monde qui ne cesse d’inventer et de découvrir de nouvelles idées et de nouvelles techniques. On s’essouffle vite à ce jeu: rappelons-nous les “arrangements raisonnables” au Québec.

L’exportation du bien-être, la création d’emploi dans les pays du Sud, le transfert de technologie, en bref le partage des clefs du savoir et de l’avoir sont encore en 2009, des instruments subtils pour protéger notre bien-être, notre qualité de vie, tout en respectant l’identité culturelle et physiologique des uns et des autres. Mais l’exportation de la démocratie, comme nous tentons de le faire depuis près de deux décennies, demeure une tâche bien mal engagée parce nous n’en connaissons pas les tenants ni les aboutissants. C’est un travail non instrumenté. Il existe autant de chemins menant à la démocratie que de nations démocratiques.

                      Quelles sont les caractéristiques préliminaires essentielles? Par quelle évolution dans le système de valeur et de comportement une société doit-elle passer avant de se sentir prête à adopter les règles de règlements de conflits inhérents à la démocratie?

                      Vaut-il mieux engager un cheminement progressif du type monarchie constitutionnelle ou d’inventer du jour au lendemain des règles de fonctionnement comme l’ont fait un jour les états américains?

                      Quel modèle sera le plus approprié dans un contexte spécifique : le modèle présidentiel, la monarchie constitutionnelle? Vaut-il mieux introduire deux chambres dont la chambre haute, basée sur une forme de noblesse ou de corps constitués? Le bipartisme assorti d’un vote uninominal   un seul tour, ou bien encore, le multipartisme assorti d’un vote proportionnel?

Ce sont là des choix qu’une société doit faire elle-même, en mesurant bien les conséquences probables de chacun de ces choix sur la société. La démocratie est un système essentiellement destiné à canaliser vers un résultat pacifique les conflits de société. Il faut savoir accepter les règles de “fair play” qui y sont associées. Il faut paradoxalement être tolérant au conflit, c’est à dire d’accepter le débat ouvert sur la place publique. Bien des sociétés préfèrent des règles sociétales très sévères et un pouvoir fort parce qu’elles craignent les dérives associées aux débats, aux querelles, aux conflits d’intérêts. On aime y respecter l’autorité et on se répugne à l’insulter par des critiques ou par toute autre marque de manque de respect. Le désordre implicite à la démocratie semble alors plus dangereux que les problèmes que cette méthode est censée résoudre.                     

D’autres invoquent que pour qu’une démocratie émerge, il faut d’abord l’existence d’un citoyen. Le citoyen est un individu qui croit en son individualité et qui est disposé à l’engager pour que la société lui redonne paix, stabilité, et dans le cas des Américains, le droit au bonheur. Il est le sujet de lui-même. Mais en Islam, par exemple, le sujet n’existe pas: seul Dieu peut parler à la première personne. L’Homme s’efface devant la volonté du Tout-puissant. Il s’incarne dans l’Umma, la collectivité. S’il n’y a pas de sujet, il n’y a pas de citoyen et sans citoyen il ne saurait exister de démocratie au sens occidental du terme. Lire à ce sujet “Le sujet en Islam” par Malek Chebel (Seuil, 2002)

Pour l’instant, nos sociétés sont profondément divisées sur la manière de protéger ces droits que nous avons gagnés aux prix de dures luttes.  Au sein des diverses factions apparaissent d’autres divisions qui se basent pour les uns, sur le sens de la tactique et pour les autres, sur une définition de ce qui est moralement acceptable. Le débat de société concernant de tels enjeux est obscurci au Canada par la dominance de ce qui est “politically  correct”. En France, on s’égare dans la définition des factions: qui est de droite et qui est de gauche, alors qu’au Québec, c’est la fracture entre souverainistes et fédéralistes qui obscurci le débat. Ainsi, les tenants d’une thèse ou de l’autre camouflent leurs arguments pour paraître comme il faut; cet important sujet continue donc d’être débattu dans le flou. Il en résulte l’absence d’une stratégie adoptée consciemment et surtout lucidement par nos sociétés et cette carence nous rend d’autant plus vulnérables.

Une grande mutation politique: l’apparition de la démocratie participative

D’aucuns déplorent l’insertion progressive des médias et de groupes d’intérêts dans la gestion de la chose de l’état. Ce courant est en contradiction avec les habitudes et pratiques d’un régime parlementaire de type britannique. En effet, la tradition veut qu’on y élise des représentants “responsables”, c’est à dire des députés chargés de gouverner en fonction de leur idéologie propre pendant la durée de leur mandat: c’est le système de “démocratie représentative”.

Au cours des trois dernières décennies, une profonde révolution dans l’ordre des communications s’est engagée. Cette révolution technologique et sociale est si profonde qu’elle va modifier les manières de gouverner plus encore que ne l’a fait la révolution industrielle. Déjà, on voit poindre des changements dans les habitudes: par exemple, il est devenu coutumier pour les gouvernements de consulter les sondages d’opinions avant d’engager des décisions importantes. On assiste en fait à la naissance d’un mode nouveau de démocratie, qu’on devrait nommer désormais “la démocratie participative”. Ce courant résulte d’une exigence de plus en plus largement partagée de la part de l’électorat, de participer à la prise de décision et de ne plus se contenter de révoquer les élus à l’occasion d’élections. Ce courant est irréversible à mon avis.

                      A terme, quels changements ceci va-t-il entraîner?

La première et celle qui paraît déjà évidente, c’est qu’il devient impossible pour un chef de gouvernement d’engager de grands changements organisationnels à partir d’une vision ou d’une idéologie; on aura beau espérer qu’un gouvernement fraîchement élu en vertu d’une plate-forme idéologique, se doive de mettre en oeuvre celle-ci. Il en résulte un conservatisme profond que je définirais comme structurel. La Suisse fourni un exemple tout à fait approprié. Une grande partie des lois doivent y être adoptées par référendum, c’est à dire que la Suisse est une démocratie participative depuis longtemps. Il en résulte une évolution très, très progressive. Le vote féminin n’y a été introduit qu’en 1971… Ce retard laisse songeur. Au Québec, on entend régulièrement des journalistes déplorer le manque de vision des gouvernements. Mais les mêmes journalistes sont prompts à condamner toute manifestation concrète de décision gouvernementale qui serait le fruit d’une telle vision. Construire un consensus populaire est une tâche sisiphienne, rendue quasi impossible par l’émergence de la multiplicité, et la difficulté de donner de la visibilité à des problèmes de plus en plus opaques.

 On oublie trop souvent de prendre en compte que depuis la fin de la seconde guerre mondiale, nos états se sont engagés dans des centaines de traités et d’accords internationaux qui limitent et réduisent l’espace discrétionnaire de nos gouvernements.

 Il faut rien de moins qu’un séisme pour qu’un changement puisse être envisagé. Il ne faut donc pas se surprendre que les seuls moteurs de changements demeurent les tribunaux qui, avec l’énergie du petit lapin Duracel, poursuivent avec opiniâtreté, leur trajet d’interprétation de la Constitution.

                      En somme, l’espace discrétionnaire de l’état se réduit comme peau de chagrin?

 Parce que l’espace discrétionnaire de l’état diminue, la remise en question du rôle ainsi que de la taille de l’état vont éventuellement devenir inévitable. Et ça ne se fera pas de manière simple, d’abord parce que, comme dit plutôt, les grands changements sont difficiles à enclencher. Mais plus encore, parce qu’il n’y a pas vraiment de doctrine moderne de gouvernement ni de modèle disponible. Les idéologies courantes sont nées dans un environnement technologique dépassé. Par exemple, le marxisme est essentiellement lié à l’économie de la fumée et du feu, typique de la révolution industrielle du XIXème siècle. Le modèle syndical est inscrit dans l’organisation de l’usine tayloriste du début du XXème siècle. L’état-providence est une réponse aux désordres de la décennie des années trente. La dérèglementation et l’ajustement structurel des années Reagan-Thatcher constituaient rien de plus qu’une réaction, qu’on a prise à tort pour un vrai courant idéologique même si ce dernier prétendait s’appuyer sur une doctrine économique qu’un journaliste a décrite comme “supply side economics”.

                      Comment allons-nous gouverner des sociétés dominées par l’industrie de l’information, la complexité, l’invisibilité des enjeux, la vitesse des changements et l’obligation de maintenir la cohérence?

 Parlons donc des valeurs propres à un gouvernement adapté au XXI ème siècle.  Équanimité, probité, transparence, contrôle, maintien des biens publics et gestion prospective. En plaçant ces valeurs au cœur de l’adaptation de nos systèmes de gouvernance, je réponds d’abord à un impératif normatif certes;  mais je suis persuadé que ces valeurs vont finir par dominer, non pas par déterminisme, mais plutôt parce qu’elles ont plus de probabilité de prouver leur importance lorsque nos états seront confrontés à l’évolution prévisible des choses.       

L’équanimité

 En premier lieu, il importe dorénavant d’abandonner les modèles anciens de société de privilèges et de favoriser l’équanimité. A une époque où les choses changeaient lentement, il a semblé judicieux de distribuer ici et là divers privilèges afin de protéger des groupes ou des secteurs économiques. Nous avons ainsi développé de nombreuses strates de privilèges dont il devient difficile de se soustraire. Ce faisant, c’est l’injustice et la discrimination que nous avons érigé en valeurs de société.

                      Pourquoi accorder encore aujourd’hui des avantages aux éleveurs de porc, une industrie devenue parmi les plus polluante, et nier tout avantage analogue au propriétaire de dépanneur, ou   un jeune technicien en informatique travaillant   domicile, ou   l’artisan qui recouvre nos toitures? Ces derniers sont-ils moins utiles   la société, moins méritants?…

                      Que dire des quotas de lait dont la valeur est devenu si grande que le fils peut difficilement racheter la ferme paternelle. Et pourquoi un agriculteur qui produisait du tabac hier, n’a-t-il pas accès de tels privilèges? En vertu de quel principe de gouvernement permettons-nous pareille discrimination entre les citoyens de nos sociétés?

                      Pourquoi, par exemple, les infrastructures de communications obéissent-elles   des pratiques variées aux conséquences discriminatoires? Les routes et les aéroports demeurent   la charge du payeur de taxe alors que les gares et les rails sont   la charge des entreprises? Pourquoi autorise-t-on par ce biais, une discrimination positive en faveur du moteur   explosion et par un effet indirect, sur le transport maritime? Est-ce vraiment dans notre intérêt économique et dans celui de notre environnement?

Pour survivre au XXIème siècle, l’état doit être juste et agir sans discrimination aucune. Dans le cas contraire, de grandes quantités de ressources se trouvent bloqués dans l’économie d’hier et ceux dont l’activité économique est à l’avant garde du progrès se trouvent souvent bloqués dans le labyrinthe et le chassé-croisé de tous ces privilèges. On néglige l’effet pernicieux et insidieux qu’ont l’étendue de ces privilèges sur le moral et la morale des citoyens et qui entraîné cynisme et désengagement.       

La probité   

La probité de tout l’appareil de l’état, du gouvernement au plus modeste fonctionnaire constitue le corolaire de l’équanimité. On se pose de plus en plus de questions concernant l’éthique dans la gouvernance. Parce que l’état doit gérer des problèmes nouveaux dans un contexte nouveau, il importe qu’il se dote d’outils permettant de trancher en vertu de valeurs de fonds. La Constitution fourni un premier cadre de référence. Et comme nous savons que ce processus va aller en s’amplifiant et en se complexifiant de plus en plus, il va falloir sa résoudre à gouverner à partir de valeurs universelles et constante.  La probité, la justice sont parmi les plus essentielles de ces valeurs.

On parle beaucoup de conflits d’intérêts et implicitement ou explicitement de probité dans la gestion des affaires de l’état; mais ceci est loin d’être évident. L’état moderne est né de la royauté, où les enjeux de pouvoir étaient souverains et placés au dessus de toutes autres considérations. En France, on se réfère à la raison d’état avec grand respect pour autoriser tous les camouflages, les mensonges et les malversations. C’est petit à petit que certaines notions de probité sont entré dans les principes modernes de bonne gouvernance. Quand on y réfléchi de près, je dirais même qu’elles ont encore valeur d’exception. On a insisté pour que les grands marchés soient passés selon les principes de la compétition honnête, sur la création d’une fonction publique indépendante où le favoritisme et la corruption n’avaient pas place. Ces avancées sont indéniables et ont marqué l’évolution de XX ème siècle. Néanmoins, on ne peut parler d’une valeur fondamentale qui viendrait colorer toute décision au sein de tous les paliers de gouvernement.

Force m’est de convenir que l’idée d’élever au dessus de toutes considérations pratiques, la valeur de “probité” peut sembler naïve et utopique. Néanmoins, j’insiste que sur le long terme, c’est une valeur qui va continuer à faire sa place jusqu’à ce que la probité soit devenue de facto, la valeur de référence et que la raison d’état et ce qui est “politicaly expedient” n’occupe plus qu’une place exceptionnelle. Les autres cheminements vont tous continuer à mener dans des culs de sac de plus en plus évidents.        

La transparence      

Parce que les citoyens entendent participer à la prise de décision, une plus grande transparence va devenir un facteur essentiel. Parce que le consensus social devient de plus en plus difficile à atteindre, l’on va progressivement devoir de demander s’il ne vaudrait pas mieux que l’état se retire de certains champs, car aucun réel progrès ne pourra y être accompli, faute de consensus. C’est pour cela que je suis persuadé que la taille de l’état, telle qu’on la connait aujourd’hui sera appelée à être réduite. Il est possible toutefois que le nombre de fonctionnaires ne change pas et même qu’il augmente dans la mesure où les fonctions de contrôle vont devoir elles aussi se complexifier. Qui sait combien d’inspecteurs-internet faudra-t-il recruter pour contrôler les fraudes et les crimes divers qui vont s’y installer?

Pour atteindre un seuil suffisant de transparence, il va falloir simplifier le budget de l’état. Pour l’heure, c’est un embrouillamini de dépenses de toutes catégories. On y fourre pêle-mêle des dépenses d’investissements à long terme, des frais récurrents et d’entretien du capital, des subventions et des privilèges, les salaires des employés d’état et des assurances collectives. Tout cela géré selon la méthode moyenâgeuse du “budget caisse”, c’est à dire une feuille comptable annuelle avec, à droite toutes les dépenses, à gauche, toutes les entrées et un solde négatif ou positif en bas de page. Ce n’est pas très pratique, mais les pontifes continuent d’arguer qu’il importe de respecter avant tout la responsabilité du décideur, dont on voit pourtant qu’il rétréci quotidiennement…

                      Est-il normal de considérer sur un même pied, le salaire annuel d’un col-bleu, les dépenses de remboursement d’assurances et celles liées  à l’investissement en capital?

En résumé, il faudra catégoriser les types de dépenses, bien les séparer et les gérer chacune selon la logique qui lui est propre: les assurances collectives, les biens publics, les charges récurrentes qui y sont liées, le contrôle de l’ordre public et enfin, les salaires et les dépenses des fonctionnaires du noyau central.

Tout d’abord, les assurances collectives doivent être gérées sans égard aux budgets de fonctionnement du gouvernement. Ce ne sont pas des taxes, mais des primes payées pour des services précis. L’on souscrit à chacune de ces assurances parce que nous voulons profiter des avantages liés à la loi du grand nombre. Ceci dit, nos raisons de souscrire à de telles assurances divergent face à l’assurance emploi, l’assurance automobile, l’assurance santé, l’assurance récolte, l’assurance retraite etc. Notre comportement aussi diverge, quelquefois plutôt honnête, et quelquefois plutôt mécréant (!). Ces comportements ont une incidence directe sur les coûts. Chaque assurance doit être gérée de manière spécifique en fonction des prévisions actuarielles les plus rigoureuses. Si les choses vont bien, nous devons en profiter par la réduction de nos primes. Si au contraire, elles ne vont pas bien, c’est aux payeurs de primes de majorer leurs contributions afin de conserver l’équilibre financier, assurance par assurance. Jamais l’état ne doit utiliser les surplus pour payer ses dépenses ordinaires, ni renflouer les pertes occasionnelles.

Les investissements collectifs (les biens publics) ne doivent pas être remis en question années après années car cela majore les coûts de manière insidieuse et détruit le principe même et la rentabilité de l’investissement tel qu’envisagé initialement.  L’état devrait disposer comme les entreprises, d’un budget d’investissement. Chaque investissement doit bien entendu faire l’objet d’un débat parlementaire, mais une fois ce débat clos, le budget global doit être garanti pour la vie du projet. Il doit donc figurer d’une manière séparée dans le grand livre des finances et occuper une place à part dans l’attribution des revenus de l’état. On pourrait même penser que dans la mesure où un bien collectif a une incidence positive sur l’économie à long terme, il peut et doit être démontré par des évaluations de coûts-bénéfices préalable à tout engagement. On pourrait décréter que ces budgets feront l’objet d’emprunts à long terme, ce qui aurait pour avantage d’en garantir la disponibilité pendant la durée du projet.

Les charges récurrentes à ces investissements (c’est à dire les frais d’entretien et de réparation) doivent faire l’objet de calculs préalables et figurer dans l’étude de coûts-bénéfices. Il est primitif de laisser les investissements se dégrader progressivement faute de moyens financier pour les entretenir. Les budgets dits de charges récurrentes doivent avoir préséance sur toutes les autres dépenses discrétionnaires. Ils peuvent être payés directement par l’utilisateur lorsque cela peut se faire de manière pratique et efficace, comme le péage sur les autoroutes.

Le souci d’équanimité doit aussi prévaloir concernant la gestion des biens collectifs, en particulier des infrastructures de communication.

Lorsqu’on aura retranché ces parties distinctes des budgets de fonctionnement de la machine gouvernementale, on constatera que les dépenses gouvernementales à proprement dire seront réduites à une dimension raisonnable, la partie discrétionnaire des budgets de l’état devenant plus transparente et plus aisément discutable. Par dessus tout, il sera alors possible aux citoyens de comprendre et d’évaluer les choix politiques liés aux dépenses et à la fiscalité.

Le gouvernement, c’est la police et la voirie… (Sic)

Mon grand-père, qui avait oeuvre en politique, résumait le rôle du gouvernement à la voirie et à la police. Cette métaphore m’a longtemps paru par trop simpliste, jusque ce que j’en comprenne toute la profondeur.

L’état c’est d’abord la gestion des biens publics. La définition de ce qui est un bien public varie avec les cultures et avec le temps; les politicologues américains ont entrepris beaucoup de recherches et de réflexion concernant les biens publics. Cela pourra aujourd’hui inclure par exemple, l’accès à l’internet haute-vitesse, à l’hôpital ou à l’école. Autrefois, cela se résumait aux infrastructures de communication et de défense. C’est à cela que se référait l’idée de voirie.

Le rôle d’arbitre entre les intérêts conflictuels des citoyens, c’est à dire le contrôle de l’ordre public (la police) est la seconde jambe de l’état. Il s’agit bien plus que d’assurer la paix et l’ordre dans la rue. Dans une société qui ne cesse de se complexifier, les effets pervers et la nature des crimes ne cessent de se multiplier en conséquence.

Par exemple, j’aimerais être rassuré par mon gouvernement et ce d’une manière absolument objective et sans la moindre trace de conflit d’intérêt, concernant toute sortes de découvertes, par exemple les OGM. Je n’ai pas d’a priori concernant ces découvertes. Toutefois, je n’ai aucune confiance dans des recherches financées ou exécutés directement ou indirectement par les mêmes lobbys qui en encaisseront les profits. Je ne veux pas attendre que mes enfants meurent pour qu’on se décide à engager des recherches objectives. Je veux que les crimes financiers qui vont être inventés demain soient pourchassés le même jour par des policiers compétents. Je ne veux pas qu’on attende que mes enfants voient leurs avoirs spoliés pour commencer à se creuser les méninges afin de trouver la parade à ces crimes. Je veux que la criminalité naissante sur internet soit immédiatement la priorité de l’état. Et ainsi de suite.

Il existe ainsi certaines fonctions de recherche qui font parti intrinsèque du rôle d’arbitre de l’état. Et ce rôle ne peut être délégué au privé sans être corrompu. Les courants néoconservateurs, et surtout antisocialistes, ont une vision réductionniste et naïve à cet égard. Voulant réduire les taxes, ils sabrent sans intelligence dans tout ce qui n’est pas bien protégé par des lobbies puissants. Il faut repenser la taille de l’état d’abord en réfléchissant sur les principes de son architecture. Avant de détruire un pilier de cette architecture, il faut s’assurer qu’il ne s’agit pas d’un mur porteur.

L’idée que le marché sait s’autodiscipliner est une idée abominablement naïve qui s’échoue sur les rivages rocailleux de la multiplicité, de la vitesse, de la cohérence. En somme, cette idée ne pouvait fonctionner que dans une société dont la technologie évoluait très lentement au sein de laquelle, la circulation de l’information avait tout le temps de graduellement jouer son rôle. Et encore, comme nous l’enseigne le dilemme du prisonnier (voir l’annexe), il n’est jamais certains que la somme des intérêts des entreprises mène au bien-être des sociétés.

La réflexion prospective

La dernière valeur, qui devrait déjà être bien évident au lecteur, c’est que l’état doit apprendre à gouverner en regardant en avant plutôt qu’en arrière comme c’est le cas présentement. La réflexion prospective doit devenir la première vertu opérationnelle de l’état moderne. Encore une fois, je dois répéter que lorsqu’une société change lentement, on peut gouverner en se fiant sur le passé récent. Si la route est bien droite, on peut conduire en regardant le rétroviseur, mais dès que la vitesse augmente et que la route devient sinueuse, cette façon de conduire est dangereuse voire suicidaire. Au contraire, le cheminement raisonnable consiste à évaluer les futurs possibles, à réfléchir aux choix de société que nous voulons protéger et à adapter notre réponse en anticipant les changements plutôt qu’à répondre avec retard aux crises provoquées par notre inertie.

 Un débat aurait du s’engager il y a plusieurs années sur l’intégration des fonds de pension privés. L’on présumait immuable l’existence des entreprises faisant parti des “blue chips” comme GM, Nortel, Bell, Canada Steel, Alcan, etc. La fragmentation de tous ces fonds de pension était encore une fois une idée liée à une économie stable, au sein de laquelle les choses ne changeaient que lentement. La liste des grandes et solides entreprises qui vont disparaître au cours des prochaines décennies va continuer à s’allonger même après que la crise actuelle aura fini de sévir. Que ferons-nous de tous ces employés qui ont contribués toute leur carrière à un fonds de pension d’entreprise? Cette réalité était bien prévisible il y a au moins une décennie et aurait du enclencher une profonde réflexion entre les centrales syndicales, les gouvernements, et les entreprises.  Plusieurs choix s’ouvraient et s’ouvrent encore devant nous. On pouvait augmenter la proportion de la pension gérée par l’état, soit le Plan de Pension du Canada (et le plan du Québec), soit mettre en un seul fonds interprovincial les cotisations privées, soit une combinaison de ces solutions. Toutes ces solutions étaient liées à une plus grande liberté individuelle, une plus grande mobilité de la main d’oeuvre et du capital, des conséquences qui rebutent aux intérêts particuliers des centrales syndicales, des entreprises et même des divers paliers de gouvernements.

 Bien d’autres sujets vont devoir faire l’objet de réformes et devront être débattus. Espérons qu’il ne sera pas toujours nécessaire d’attendre l’impact de crises destructrices avant d’engager des débats et des réformes. Pour mettre en route toutes ces grandes réformes et y adapter des valeurs nouvelles, de nouveaux outils de gouvernance vont devoir être inventé; la promotion de l’innovation sociale va devoir être encouragée.

 

Annexe

 

Le dilemme du prisonnier

Le dilemme du prisonnier est un cas classique de la littérature des jeux stratégiques. Il fourni un modèle de logique et de comportement qui décrit bien certaines situations communes aux entreprises au sein d’une économie de marché

 Al Fresco et Des Jardins viennent d’être arrêtés pour vagabondage. Ils sont soupçonnés d’avoir participé à un cambriolage, mais les preuves sont insuffisantes pour les condamner. Le procureur les interroge dans deux cellules séparées et propose à chacun d’eux le même marché : « Si tu avoues et que ton ami ne le fait pas, tu seras libéré et ton ami sera accusé du cambriolage; il sera condamné à 15 mois de prison. Et vice versa : si ton ami avoue et que tu continues à nier, il sera libéré et tu passeras 15 mois en prison. Si vous avouez tous les deux, vous serez condamnés à une peine relativement clémente de 8 mois d’emprisonnement. Si aucun de vous deux n’avoue, vous serez accusés de vagabondage simple et passerez 1 mois à l’ombre.

Qu’est-ce que la raison ordonne à nos deux prisonniers? Quelle logique peut-on dégager du tableau ci-dessus?

Si Al pense que Des va avouer (première colonne du tableau), il peut « choisir » entre passer 8 mois en prison (s’il avoue) ou 15 mois (s’il n’avoue pas). Dans ce cas, il a évidemment tout intérêt à avouer. Par contre, si Al pense que Des n’avouera pas (deuxième colonne du tableau), il a le « choix » entre la liberté (s’il avoue) et une condamnation à 1 mois d’incarcération (s’il n’avoue pas). Ici encore, il a tout intérêt à avouer. Indépendamment de ce que fait Des, la meilleure stratégie pour Al consiste donc à avouer. Des est dans une situation identique. Il aboutit donc à la même conclusion que son compagnon d’infortune et prend rationnellement la décision d’avouer. Le point d’équilibre de ce jeu, c’est-à-dire la conjonction des décisions rationnelles simultanées des deux joueurs, est par conséquent la suivante : les deux avouent et passent 8 mois en prison.

L’issue de ce jeu peut paraître paradoxale. Collectivement, les deux joueurs auraient avantage à ce que ni l’un ni l’autre n’avoue : dans ce cas, en effet, ils seraient condamnés à seulement 1 mois de prison, ce qui constitue un équilibre très favorable. Le jeu met donc en lumière la contradiction entre la rationalité individuelle et la rationalité collective. Chacun des deux joueurs s’en tirerait mieux si tous deux pouvaient s’entendre sur la réponse à donner au procureur, c’est-à-dire s’ils pouvaient coopérer. Mais cela leur est impossible. L’équilibre du dilemme du prisonnier n’est donc pas efficace. Ce jeu montre que, pour reprendre les termes du mathématicien Robert Aumann, les gens qui n’arrivent pas à coopérer pour leur propre bien ne sont pas nécessairement dépourvus d’intelligence ou de rationalité; dans certains cas, ils se comportent même tout à fait rationnellement. Source: McMillan, John, Games, Strategies & Managers.  Oxford University Press, 1992. (p. 10).

 Par exemple, l’on remarque que si deux marchands de glace s’installent sur une longue plage, ils iront se placer côte à côte, au milieu, alors que l’intérêt collectif voudrait qu’ils se placent chacun à peu près au tiers. L’effet de concurrence n’agit pas dans l’intérêt collectif, chacun des deux vendeurs s’assurant une place de choix, le milieu, qui donne accès à toute la clientèle de la plage alors que les autres endroits ne donnent accès qu’à une fraction de la clientèle cible. C’est pour la même raison qu’on voit régulièrement s’installer sur une même intersection deux et même parfois quatre stations-service.

           

           



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