Le fossé culturel entre donateurs et sahéliens

Pour s’assurer que le transfert de connaissance sera durable, il importe de tenir en compte les habitudes, les normes, et surtout les valeurs courantes au sein de l’institution importatrice de nouveaux procédés. Les habitudes anciennes vont devoir se mêler avec celles qui sont importées et peuvent biaiser profondément la mise en place efficace de pratiques nouvelles. D’une certaine manière, on peut voir l’exportation de systèmes de gestion, de décision ou de contrôles comme des greffes: elles prendront ou seront rejetées par l’organisme, bien souvent après luttes et souffrances. Chaque système de valeurs charrie ses biais qui lui sont spécifiques; il subit sa propre dérive naturelle. Lorsqu’il est exporté et inséré dans un autre milieu culturel il inter-agira avec les valeurs locales. La dérive spécifique au système exporté peut occasionnellement amplifier et exacerber les défauts du système qui reçoit lorsque les deux systèmes ont des dérives qui se conjuguent.

 

Voici un intéressant exemple où se mêlent et s’entrecroisent culture, conflits et gestion de l’agriculture

La gestion de la production agricole nationale obéit à des déterminants culturels profonds. Ces valeurs, ces comportements sont les piliers sur lesquels on s’appuie pour construire des systèmes de productions efficaces. Pour illustrer ce propos voici quelques exemples qui, dit d’une manière sommaire, manqueront forcément des nuances essentielles.

On peut décrire l’attitude de l’Américain comme celle d’un individu qui a une haute acceptation du risque doublé d’une grande tolérance au conflit. Il répond donc très bien aux incitatifs du marché; il accepte sans sourcilier la coexistence de milliers de petits conflits dont le résultat global permet de résoudre les grands conflits de société, comme par exemple le conflit éternel entre les intérêts du consommateur et du producteur.

L’Etat américain laisse donc fonctionner très librement les divers intervenants, pour en tirer une production maximum. Afin d’éviter les débordements les plus graves, il encadrera ceux-ci par un système juridique et par des infrastructures qui constituent des gardes fous essentiels, des contraintes objectives et neutres à un système en perpétuel rééquilibrage.

De son côté, l’Européen [i], tout particulièrement le Français, obéit à des valeurs et adopte des attitudes quelque peu différentes. Il partage avec son confrère américain une tolérance élevée au conflit, mais le producteur agricole semble mû par une grande appréhension du risque, de l’incertitude. Des études récentes démontrent clairement qu’il répond bien aux incitatifs du marché lorsque ceux-ci sont tempérés et que les grandes variations et l’imprévisibilité des prix ne sont pas trop grande. Les mécanismes qui stabilisent en partie les marchés, comme la gestion de la filière ou la Politique Agricole Commune semblent bien répondre à ces préoccupations.

La faiblesse d’une approche « gérée », sa dérive naturelle, est sa tendance excessive à la stabilité, voire à l’immuabilité. Des rigidités s’installent et empêchent le système de s’adapter aux grands courants commerciaux et technologiques. Mais cette dérive est en quelque sorte compensée par la tolérance aux conflits. Ce sont ces manifestations intempestives et récurrentes dans les rues de Paris qui forcent les ajustements au système productif, qui impulsent les adaptations essentielles à sa survie.

Les quarante dernières années ont fait la preuve éclatante que ces systèmes correspondent bien aux valeurs des sociétés. Les résultats sont là pour en témoigner. L’Amérique tout autant que l’Europe produit de grands surplus agricoles contrairement aux prévisions pessimistes de l’après-guerre.

Mais la preuve est loin d’être faite que ces systèmes peuvent s’exporter tels quels.

On connaît mal tout ce qui sous-tend les sociétés africaines. Des études parcellaires démontrent certaines similarités et dissemblances. D’une certaine manière, l’agriculteur africain ne semble pas craindre l’avenir, il a une haute tolérance à l’incertitude. Par ce biais il peut ressembler à son collègue américain. La libéralisation récente de plusieurs marchés, comme celui du Mali par exemple, semble d’ailleurs établir qu’il réagit assez bien aux sollicitations et aux incitatifs du marché.

Toutefois, de nombreux indicateurs nous portent à croire que les sociétés ouests africaines et sahéliennes appréhendent les conflits, et cela au plus haut point. Pour cette raison, la gestion des filières paraît séduisante parce qu’elle semble à prime abord, réduire les conflits. En effet, on peut utiliser discrètement la filière et la mainmise qu’elle confère sur les prix, pour rééquilibrer la distribution de ressources entre le producteur, l’intermédiaire ou le consommateur. Mais c’est un système de gestion du risque: privé de son régulateur naturel qui est le conflit, il s’est avéré très peu productif à l’expérience. Maliens et donateurs ont ainsi consacrés quinze années au sein du PRMC pour démanteler ce système et y substituer la prise en charge des activités de commercialisation par le secteur privé et associatif.

 

Il faut comprendre le fossé culturel entre ces communautés

C’est ce que j’ai abordé sous l’angle du volontarisme.  Je pense qu’il me faut être plus clair à ce sujet

Le cheminement des sociétés européennes suit un cours tout à fait à l’opposé de celui des sociétés sahéliennes ou japonaises. Tous partagent vers l’an mil, une forme ou l’autre d’organisation sociale féodale. Quittant la soumission féodale, l’Européen s’affranchit individuellement et devient ainsi un entrepreneur individualiste (il n’en va pas du tout de même des populations slaves). Pour s’affranchir du servage, il suffisait à un individu de vivre de ses propres moyens un an dans une ville, peu importe ces moyens. C’est la voie qu’ont utilisé un très grand nombre pour échapper à l’esclavage à partir du 8e siècle; à toute fin pratique, l’esclavage est disparu de l’Europe occidentale au moment où commence la Renaissance. On voit donc pourquoi et comment l’histoire a façonné une évolution politique qui repose essentiellement sur l’individu et sur sa volonté à faire quelque chose pour assurer son avenir et celui de sa famille.

La révolution religieuse connu sous le nom de Réforme vient confirmer cette persuasion. On y prêche que l’Homme fait la volonté de Dieu s’il ne consomme pas de manière ostentatoire, s’il épargne, investi et s’il construit la richesse. C’est ainsi que nous voyons apparaître des sociétés où l’accumulation du capital est une vertu et au sein desquelles il importe de toujours « prendre son destin en main ». Les régimes soviétiques ont poursuivi cette idée jusqu’à la caricature. Cette forme de volontarisme anti-théiste s’appuie sur la technologie et le productivisme pour trouver solution à tout; il n’y a aucune limite à son action aveugle : L’homme peut détruire la nature car il saura toujours la reconstruire. Nous connaissons dorénavant le prix que nous aurons tous à payer au cours des prochains siècles pour les invraisemblables folies faites au nom de cette doctrine. Mais l’action volontariste n’a pas besoin de s’incarner à ce niveau d’arrogance et d’absurdité. Pratiqué avec modération, c’est une doctrine efficace et une manière de vivre tout à fait morale.

Ce point de vue est si profondément ancré dans les mentalités occidentales, qu’on ne sait même plus qu’il existe. Qui plus est, on en est venu à prendre pour acquis que ce sont là des idées universelles et que tout le monde pense ainsi. Pour l’occidental, « vouloir le développement » est un mode de vie et pas une activité occasionnelle. C’est ainsi que s’est construit un dialogue de sourds entre les représentants des Agences et les bénéficiaires de leur aide. Si j’avais su ce que je sais maintenant, nul doute que j’aurais planifié le programme d’aide du Canada vers le Sahel tout à fait autrement en 1975. Je ne changerais rien aux idées de fond, surtout parce que l’évaluation de vingt ans d’aide au Sahel a démontré que ces choses ont eu un impact positif. Mais j’engagerais le dialogue tout à fait autrement avec mes collègues des administrations sahéliennes.

Nous présumions tous, – et en cela il n’y avait pas de mauvaise volonté mais rien d’autre que de l’ignorance, que les autorités et les populations exerceraient un jugement critique des idées que nous entraînions avec nos crédits. Nous étions aussi convaincus que les populations voulaient le développement et acceptaient tous les changements sociaux qui en découleraient. « Vouloir certains des bénéfices de la richesse, ce n’est pas vouloir changer sa vie en conséquence ». C’est cela que nous ne comprenions pas bien. Les traditions sahéliennes sont à l’antipode des nôtres. On n’y accumule pas la richesse pour la construire plus encore, mais on partage les ressources, les biens, les récoltes et même la terre, en fonction de règles très structurées. De cette manière on protège l’ordre social. Il en résulte des systèmes économiques au sein desquelles le réflexe premier est la consommation plutôt que l’investissement et où le respect des normes sociales est plus important que l’initiative individualiste.

Au sein des sociétés occidentales, la propension à accumuler en combinaison avec le respect absolu de la propriété privé ont donné naissance à de nombreux excès, excès qu’il a fallu apprendre à maîtriser avec les instruments dont nous disposions. Les occidentaux se sont donc appuyés tout naturellement sur des états centralisés forts et entraînés à lever des taxes. On a ainsi construit des programmes sociaux gérés par l’état alors qu’au Sahel, c’est la famille qui est responsable d’assurer le partage et la sécurité sociale. C’est pourquoi les programmes sociaux laissés derrière par le colonisateur étaient bien souvent redondants, ils entraient en contradiction avec les traditions et forçaient les entrepreneurs et les individus à payer l’état et la famille afin d’accomplir essentiellement les mêmes choses.

Cette profonde différence de vision des choses est très lourde de signification. D’une manière perverse, la grande politesse des populations sahéliennes mêlée à leur soumission au chef, et aussi un peu, à l’ignorance de leurs propres succès se conjuguent ensemble et les empêchent de s’opposer là où devraient le faire.

Ainsi, le contexte de l’aide projet et de sa fascination pour les plans d’opérations, a donné naissance à bien des confusions, alors qu’au contraire, ceux-ci devaient aider à clarifier les enjeux de chaque activité. Combien de plans d’opération détaillés ont été approuvé par les autorités bénéficiaires sans discussion sur les fondements des engagements mutuels. L’arrivée de la méthode de la Gestion par les Résultats (RBM/GPR) n’a guère arrangé les choses. Ce n’est pas la méthode en soi qui va nuire à votre développement et à vos rapports avec les Agences, c’est la définition des résultats attendus qu’on y trouve inscrite au cas par cas. Les cadres logiques sont rédigés par des experts étrangers. Ceux-ci présument généralement les mêmes choses et définissent donc les résultats comme ils seraient défini en Amérique, au Canada ou en Allemagne. Les consultants croient dur comme fer, que les populations sahéliennes veulent d’abord et avant tout du développement économique et de la croissance; ils pensent que ces populations sont  disposées à investir et à capitaliser. Ils définissent donc des résultats et des indicateurs de performance en conséquence. Les Agences vous tiennent alors comptables des résultats ainsi définis.

Le joueur d’échec et le joueur d’awélé définissent les résultats de manière très différente l’un de l’autre. Ils n’ont pas le même regard sur l’issue de la partie non plus que sur son déroulement. Et si, dans certains cas, le bénéficiaire souhaitait d’abord et avant tout promouvoir l’ordre et la paix sociale; s’il était convaincu qu’on atteint ces buts en partageant l’avoir, à l’ancienne, comme lorsqu’on partageait le produit de la chasse. En somme, s’il souhaitait encore un monde construit sur le partage de la richesse en contrepartie de la paix et de l’ordre social.

Il faut bien souligner que ces dictateurs pressés d’accumuler la richesse ont donné une très fausse impression aux étrangers qui en ont conclu que les intérêts des populations locales devaient être les mêmes que les nôtres et qu’il faudrait créer des systèmes de contrôle des dépenses qui luttaient contre la corruption financière. …Et si l’enjeu de la corruption n’était pas l’accumulation de l’avoir mais le contrôle du pouvoir?! Les systèmes de « check and balance » doivent être repensés et conçus en conséquence afin de vraiment jouer leur rôle.

C’est toute cette ambiguïté que j’essaie de mettre en lumière dans le court texte concernant la culture et la gestion de l’agriculture. Hélas, l’arrivée de RBM/GPR est venu exacerber encore plus ces grandes divergences de point de vue. Un profond malentendu est ourdi et caché et va le demeurer aussi longtemps que nous n’assisterons pas à un dialogue très précis sur les termes de la conditionnalité. Tant que les Africains ne mettront pas à plat sur la table ce qu’ils ont, de leur côté l’habitude de prendre pour acquis, et tant qu’ils ne s’astreindront pas à comprendre dans le détail ce qu’on attend d’eux et à négocier tout ce qui ne convient pas à leur vision des choses, les programmes auront des effets décevants.

Ceci dit, je ne suis pas du tout convaincu qu’il est possible d’accéder aux fruits du développement sans remettre en question bons nombres des idées anciennes. Je pense qu’avant de partager, il faut bien un peu construire la richesse. La société de partage traditionnelle reposait sur la grande abondance de la terre et des fruits de la nature. On pouvait alors privilégier la consommation et la distribution et réprouver la concentration de l’épargne et la construction des inégalités inévitables qui viennent avec celle-ci. Tout a changé avec la densité croissante des populations. Il faut construire désormais la richesse là où il n’y a rien, il faut entreprendre, innover, changer le destin et agir sur le cours de la vie.

Tout doit être sur la table au moment où se négocie le contrat qui lie l’Agence et le bénéficiaire. Ai-je vraiment besoin de rappeler aux sagaces négociateurs sahéliens qu’en toute chose, il y a place à discussions : on peut prévoir des accommodements, on peut jouer sur les séquences, par exemple, un peu de capitalisation suivie d’un peu de partage, mais il ne faut jamais laisser ces choses dans le non-dit et l’entendu.

 

Les stratégies des Sahéliens laissent perplexes plus d’un étranger

Les différences d’habitudes sont encore mal expliquées. Les auteurs Pingaud et Reysset ont analysé et comparé les stratégies typiques aux joueurs d’échecs, de go et d’awélé. Selon ceux-ci, « ces jeux sont partie prenantes de la culture, des mentalités et de la mémoire collective des peuples qui les ont vu naître, qui les ont engendrés » [i]. Le jeu d’échecs caractérise l’occidental, le go est typique de la culture asiatique et enfin, le jeu d’awélé reflète bien les valeurs propres à la culture africaine. Par un effet de retour, les tactiques et stratégies spécifiques à chacun de ces jeux, modèlent à leur tour bien des comportements quotidiens et inspirent les stratégies et les choix tactiques des individus. Cette grille d’analyse met bien en lumière les différences entre ces trois manière de vivre et de voir les choses. Celles-ci sont fortement typées, non seulement au niveau de la stratégie et de la tactique comme on s’y attendrait, mais entraînent des objectifs de vie et une définition des résultats qui sont loin de se ressembler.

  •             La victoire pour le joueur d’échec se défini par la déroute et la destruction de l’ennemi. Il s’acharne sur les pions et les soldats de l’adversaire jusqu’à ce qu’il puisse attaquer et tuer le roi. La fin est brutale et bien souvent rapide. – Le PDG d’une entreprise américaine surveille le « Bottom ligne », la ligne du profit net mesurée trimestre par trimestre.
  •             Le joueur de go cherche plutôt à agrandir son territoire vital. Il absorbera et fera siennes les pièces ennemies qu’il aura circonscrites. En fin de partie, il cherchera à ne pas humilier son adversaire. Une partie qui se termine par égalité est un signe de bonne chance. – Le PDG d’une société japonaise recherche d’abord la pénétration de nouveaux marchés, les « parts de marchés » dont les résultats sont mesurables sur de longues périodes.
  •             Le joueur d’awélé, pour sa part, cherche à amasser plus de semences; il utilisera pour ce faire indifféremment les jetons qui sont les siens ou ceux de son adversaire. Les semences (les ressources) circulent ainsi d’une case à l’autre, dans un mouvement circulaire répétitif qui évoque tout à fait le cycle perpétuel des récoltes. La victoire se défini par un avantage mathématique symbolique: une bille de plus consacre le vainqueur, celui qui aura l’ascendant sur l’autre. Le résultat est « sans famine », toutes les ressources étant partagées. Mais ce qui compte au plus haut point c’est d’avoir le dernier mot. – Que recherche vraiment pour sa part le PDG d’une entreprise sahélienne….!? Voilà une question lancinante pour l’observateur étranger.

Contrastons alors les stratégies et les tactiques des uns et des autres afin de nous aider à mieux comprendre les subtiles divergences qui ne cessent de marquer le dialogue entre sahéliens et représentants d’agence d’aide.

  •       Le joueur d’échec cherche à contrôler le centre du damier et chaque petit avantage peut déterminer l’issue de la partie. La perte d’une pièce maîtresse est catastrophique. Ce jeu évoque l’image de grands états centralisés en concurrence et en lutte entre eux. Il importe de toujours garder l’initiative, de poursuivre l’adversaire et le garder en déséquilibre jusqu’à ce qu’on puisse porter le coup fatal. On peut mieux comprendre alors l’approche volontariste des occidentaux devant les problèmes de développement. Par ailleurs, les choix tactiques sont limités et chaque erreur tactique prend une proportion déterminante. C’est un jeu de combat, de duel. Le comprendre permet par exemple, d’analyser la structure de la pénétration coloniale en Afrique au dix-neuvième siècle; ou encore d’apprécier les structures de gestion d’entreprises bien spécifiques à la mentalité du joueur d’échecs.
  •       L’Africain, grand joueur d’awélé devant l’éternel, se situe pratiquement à l’antipode du joueur d’échecs. La stratégie du jeu l’entraîne dans les champs de l’adversaire, à préférer la périphérie plutôt que le centre. Ce jeu évoque l’image d’un chef traditionnel, qui utilise des troupes hautement mobiles, – des cavaliers peuhls ou songhais, intimement soudés ensemble par de solides liens de solidarité, et tous interchangeables comme élément tactique. Le bon stratège sait attendre, à ne pas prendre l’initiative et à provoquer l’erreur de l’adversaire. Ses choix tactiques ne sont pas nombreux, mais d’autre part, une erreur n’est généralement pas catastrophique et pourra être compensée plus tard: n’oublions pas, ce jeu est Parole et ce qui compte, c’est le dernier mot.

Quand on analyse les choses à travers le prisme de ces deux grands paradigmes, bien des comportements deviennent tout à coup plus aisés à comprendre. Amadou Ampaté Ba, ce grand griot-philosophe et diplomate malien, a occupé à la fois la charge d’ambassadeur du Mali auprès du Président de la Côte d’Ivoire tout en étant le gestionnaire de la fortune personnelle d’Houphouet Boigny. Ce paradoxe est impossible à réconcilier pour le joueur d’échecs. – Comment peut-on à la fois être un cavalier blanc et une tour noire? N’y a-t-il pas là un irréconciliable conflit d’intérêts? N’est-ce pas placer l’un des deux adversaires en situation d’infériorité, mais alors lequel? Pour ces deux joueurs d’awélé qu’étaient à l’époque Modibo Keita et Houphouet Boigny, Amadou Ampaté Ba est une ressource, une semence qui circule tantôt sur le terrain de l’un tantôt sur celui de l’autre: qui sait ce qu’il en adviendra! Qui peut prédire lequel des deux joueurs saura en tirer le meilleur parti! La semence tombe dans le sol et le fertilise. Ses fruits seront un jour disponibles à tous; on ne sait pas toujours sur le terrain de qui ils vont tomber. Et puis, après tout, l’accumulation de richesses n’est pas là l’enjeu véritable de la partie.

Que dire de la transparence? Il m’a toujours étonné combien les choses étaient sues et connues de tous au Sahel, alors que la censure des médias et la complaisance des journalistes (officiels) demeuraient omniprésente. Les dirigeants eux-mêmes ne semblaient en aucune manière surpris que les choses soient sues, mais s’inquiétaient si on en parlait publiquement. J’ai appris à comprendre qu’au village, bien des choses peuvent être transparentes et connues de tous, tout en demeurant dans le non-dit, dissimulées dans le souffle qui circule de bouche à oreille à la lueur des feux de la nuit. En contraste, en Occident, ce qui n’est ni dit, ni écrit de la manière la plus publique possible, constitue le signe certain que les choses demeurent sous le sceau du secret; les médias et les analystes politiques commentent alors « il y a manque de transparence ». Observons comment un vieux joueur d’awélé compte les billes dans un godet bien rempli: il s’arrête avant la fin du compte, pour être le seul à connaître précisément ce qui est caché dans sa main, puis il les remet avec grand fracas dans le godet…transparence et non-dit s’entremêle dans son sourire malin et complice.

Ces différences dans les habitudes et les comportements engagent de nombreux débats entre les Sahéliens et leurs partenaires du Nord. A ces derniers, je recommanderais d’apprendre à mieux apprécier la qualité bien réelle de la transparence sahélienne, même lorsqu’elle est logée à l’enseigne du non-dit. A mes amis sahéliens je ferais la mise en garde suivante. Ce qui fonctionnait bien dans les traditions et l’environnement du village, risque d’échouer sur les écueils de l’urbanité et de la modernité. Les décisions prises par un gouvernement moderne tout autant que par une entreprise, sont d’une grande complexité et nécessite un énorme volume d’information. Les choses changent très vite dans le marché global: la technologie, les lois, l’accès au marché, l’offre et la demande sont en perpétuelle mutation. Trop de courtoisie et d’égards envers ceux qui ont la charge de gouverner, risque fort de priver les populations de l’accès à l’information de qualité dont ils ont absolument besoin pour jouer avec compétence et sens critique leur rôle d’opérateurs économiques, d’électeurs, et de chiens de garde de l’état démocratique.

Jusqu’à maintenant, une large partie des élites sahéliennes s’entendent pour considérer (c’est non-dit, bien entendu!) le « Savoir » comme un attribut du Pouvoir. A ce titre, c’est un élément qu’on ne partage qu’entre gens de la même famille, entre initiés. Ceci expliquerait peut-être la grande réticences de nombreux gouvernements à engager des programmes d’alphabétisation des masses, et toutes autres formes d’accès libéral à l’information, à la connaissance, à la statistique par exemple. Dans un monde moderne, c’est le savoir qui est la semence et qui construit la ressource. Il est essentiel d’apprendre à le partager de la même manière que se partagent les ressources au sein de la famille, du village, de l’ethnie, de la nation. Le « Savoir » d’aujourd’hui circule gratuitement sur inter net; comme les fleurs sauvages, il suffit de se pencher pour les ramasser. Si vous lisez ceci aujourd’hui, c’est que vous vous êtes penché…


[i]  Pingaud, p. 16


[i]  Broussard, p.



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