Des Droits de la Personne et de leur défense

Ecrites en 1996, les réflexions ci-dessous me semblent encore à propos aujourd’hui.

Sans contredit, l’adoption de lois et de déclarations concernant les droits de la personne constitue un des accomplissements les plus nobles de l’humanité. En soit, l’idée d’établir de tels droits à l’échelle de toute l’humanité constitue une entreprise tout aussi noble et essentielle. Les Canadiens sont divisés toutefois sur l’intérêt à défendre de tels droits pour des populations éloignées. Doit-on sacrifier des opportunités commerciales et la création d’emploi chez-nous, pour assurer le respect de sa propre population par des gouvernements éloignés sur lesquels nous n’avons que peu d’emprise? Lorsqu’il s’agit de faire la leçon a un petit état avec lequel nous ne commerçons que peu, il semble se créer un consensus rapide, mais lorsqu’il s’agit de la Chine, de l’Inde, du Pakistan ou de l’Indonésie, les avis sont partagés. Le gouvernement du Canada a adopté une attitude ferme concernant le gouvernement d’Apartheid en Afrique du Sud; malgré tout,  bon nombre de canadiens considèrent toujours que de telles mesures n’ont pas leur place en période de contraction économique. Selon eux, ils s’agit d’une cause qui n’a pas de rapport direct avec le succès des économies développés. Les propos qui suivent tentent de démontrer que les enjeux sont beaucoup plus complexes et que leur importance est critique à notre avenir.

La richesse des nations repose sur le coeur et le cerveau des gens   

Autrefois les ressources convoitées et exploitées étaient essentiellement physiques. L’Ordre du monde était en conséquence inégalitaire, chaque sous-groupe ayant un accès variés aux ressources naturelles et par un effet de retour ceci engendrait tout naturellement des sociétés de privilèges. Dans une majorité de cas, le nombre des exclus dépassait très largement le nombre des inclus. Spartes est l’exemple classique d’une société au sein de laquelle une très importante minorité d’esclaves et diverses classes de sous-hommes n’accédaient que très partiellement aux droits de la minorité “d’hommes libres”.  Malgré tout, cela n’avait que très peu d’impact sur l’efficacité des sociétés. On  contrôlait les ressources en limitant la mobilité humaine par une police vigilante, et on limitait le désir par l’accès inégal au savoir. Il suffisait de disposer d’un strict minimum de complices armés pour assurer le contrôle, pour défendre et tirer parti des ressources.

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Dominé par l’usage de la force, un tel système était à la fois très stable et n’évoluant que lentement. Son centre d’équilibre demeurait toujours relié à la propriété foncière: en quelque sorte le pivot central de ce modèle se retrouve au dessus des notions reliées à l’accession et à la propriété de la terre. C’est sur ce pouvoir que l’ordre féodal se construit. C’est ce dont héritera la noblesse européenne: son pouvoir, sa richesse, son prestige est fondé sur la terre et sur son droit d’usage exclusif.   

Aujourd’hui, les ressources convoitées, exploitées et échangées sont essentiellement d’ordre intellectuelles: la part des services ou des biens intellectuels comme un logiciel par exemple, s’est largement accrue. Même un bien en apparence physique, comme un grain de blé, contient une très large part de connaissance: l’agriculteur est à la fois un gestionnaire de capital, un biologiste et un mécanicien. Ceci se reflète dans la composition du prix de revient. Bien entendu, les biens échangés, les biens consommés s’appuient toujours sur un minimum de matière physique: un livre a besoin de papier, un message fac-similé utilise un appareil physique et circule sur des fils de cuivre et demain sur des fibres optiques, le lieu de travail nécessite toujours une construction physique quelconque dont l’intégrité doit être protégée. Pour cette raison on continuera toujours à gérer la terre, à s’assurer d’un droit foncier transparent et non exclusif, mais la propriété intellectuelle est maintenant au centre du pivot d’équilibre. C’est ce qui est enfermé dans la tête des gens qui permet dorénavant de progresser et de manifester la puissance d’une société.   

Emprisonné, le cerveau ne produit pas d’idées novatrices, ou si peu. En conséquence ce sont les nations qui savent le mieux tirer parti de toutes leurs ressources humaines qui vont devancer les autres. Ce sont les nations qui privilégient l’accès à l’éducation, conjointement à la poursuite de l’excellence, qui investissent dans l’organisation libre de la recherche tout autant que de la communication, qui garantissent le partage universel du savoir tout en respectant la propriété intellectuelle et enfin, qui permettent et encouragent la mobilité des personnes (car c’est dans la mobilité physique que les individus trouvent la mobilité et l’agilité intellectuelle) qu’on trouvera les nations dominantes du monde du XXI ème siècle. La concurrence entre elles fait qu’elles n’ont en cela d’autre choix que de réduire progressivement toutes les exclusions internes.    

Tant qu’on pouvait s’assurer de contrôler la Terre (et ses biens) on pouvait ostraciser sans  risque des segments importants de la société: les femmes, les étrangers, les gens de race différente  (blanche, jaune ou noire, c’est une simple question de perspective), les païens de tous genres, les jeunes, les homosexuels ou les vieillards. Mais dans la poursuite de la suprématie intellectuelle l’on ne peut se priver d’aucune ressource humaine, pas plus qu’on pouvait se priver autrefois de tirer parti d’un champ fertile, d’une mine riche ou d’une fontaine. Inexploitée et alors mal défendue, ces ressources devenaient la proie d’un voisin entreprenant et intéressé à mettre toute ressource en valeurs. Les mines, les fontaines d’aujourd’hui ont deux jambes et s’enfuient vers ceux qui leur donne refuge, et surtout qui savent en tirer un parti productif et équitable. Le coût des Mozart emprisonnés deviendra insupportable à toute nation qui aspire à demeurer dans le peloton de tête. La protection des Droits de la Personne constitue donc plus qu’un devoir moral; c’est aussi un bienfait économique et non des moindres. C’est une grave erreur de croire que c’est un produit – quasiment de luxe – résultant de notre richesse. Tout au contraire c’est une cause de notre richesse, c’est un des facteurs principaux de notre accès à la technologie et à l’emploi.   

Un des effets de cette ouverture du coeur et de l’esprit c’est le métissage des sociétés. Un composé nouveau prend forme: idéalement il prend racine dans les valeurs traditionnelles de la société tout en absorbant progressivement des valeurs et des attitudes nouvelles transportées avec les populations mais aussi avec les biens importés. Chaque métissage suit un cours qui lui est propre: une société patriarcale est métissée par l’arrivée au pouvoir de femmes différemment de la manière que la société américaine est transformée par l’apport massif d’émigrants latinos-américains. Ce métissage est à la fois le produit de la modernité et son moteur: ces nouveaux arrivants, moins prisonniers des us et coutumes accèdent aux nouvelles idées, adoptent de nouvelles technologies pour se tailler une place sur le marché. Ce faisant elles accélèrent la modernisation des structures sociales, politiques, économiques et culturelles. Chacun de ses sous-système est affecté à son tour et engage une logique de métissage par étapes successives de crise et de résolution des problèmes. Le dynamisme de Toronto ou de Vancouver est essentiellement le produit de ce métissage récent.

Le sud, le limes moderne ?

Un ordre quasi mondial semble s’être installé depuis la « tombée du rideau de fer ». Un Nord hémisphérique apparaît. Un Nord partageant des valeurs fondamentales tout autant qu’une sécurité (relative) commune. Un état de « pax romana » aux frontières définies par le membership de l’OCDE, serait vraisemblablement en train de voir le jour. Il n’est désormais plus complètement naïf de le croire.  Qu’en est-il du Sud alors?

D’aucuns voient là la ré-émergence d’une frontière (le limes) analogue à celle qui a existé pendant plus de six siècles entre l’Etat romain et ceux que les Romains avaient appris à appeler Barbares: J.C. Rufin parle aujourd’hui des “nouveaux barbares” : face au Nord reconstitué et incluant la Russie, il voit un Sud, »atomisé, chaotique et incontrôlable ». Contrairement à la thèse courante, il argue que « Sud et Nord ne sont pas dans un rapport relatif d’avance ou de retard. Ils évoluent en sens contraire » (p.20). « On reconnaît l’opposition d’un côté entre le Droit, la Liberté, le respect de l’individu, la technologie, bref la civilisation et de l’autre son contraire: l’agression, la destruction, la violence politique, le fanatisme, bref la nouvelle barbarie ». (p.170)  Robert D. Kaplan, dans un article qui a fait du bruit dans la communauté de l’aide, a décrit l’arrivée d’une nouvelle anarchie en provenance du Tiers-Monde, de l’Afrique en particulier; il y décrit l’apparition d’une vague de fond constituée de maladies, de guerres et de criminalité.  D’une certaine manière, Fernand Braudel lui-même, confirme ce diagnostic lorsqu’il dit : »…les sociétés occidentales et japonaises sont les seuls exemples que puisse retenir l’histoire comparative de sociétés passant presque d’elles-mêmes de l’ordre Féodal à l’ordre de l’argent. Ailleurs les positions respectives de l’Etat, du privilège du rang et du privilège de l’argent sont très différentes »… En somme, pour ces nouveaux arrivants il serait difficile d’abandonner les règles féodales traditionnelles pour entrer de plein pied dans la modernité. Le monde occidental a déjà défini les pré-conditions de son accès, c’est à dire l’adhésion volontaire à un système de valeurs et de sécurité humaine qui lui soit apparenté.

L’intégrisme remplace le communisme et menace aujourd’hui la démocratie

Sans le moindre doute l’évolution dans certaines parties du globe est préoccupante; dans certains cas, il s’agit d’une menace réelle qui risque de  troubler notre quiétude, et nous engagera  probablement dans de nouveaux combats pour protéger ces droits si chèrement acquis. On peut craindre que les attentats terroristes que Paris subit périodiquement avec stoïcisme, ne représentent que les escarmouches aux frontières qui annoncent et précèdent les grands combats.

L’intégrisme moderne, qu’il soit d’Islam, de Chrétienté, de Marxisme ou d’ailleurs tente de retourner la société vers un Ordre ancien, stable et vers une société de privilèges – des privilèges acquis de longue main et souvent après de dures luttes- qui en sont venu, en règle générale, à favoriser les hommes de la trame centrale (même ethnie, même couleur, même religion). L’évolution du monde moderne semble leur arracher les privilèges et la stabilité accordée aux générations précédentes pour donner tout à tous et dans le désordre inévitable à toute révolution sociale.  La grégarité naturelle de l’homme rend cette doctrine d’autant plus tentante qu’elle en fourni la méthode – se tenir les coudes bien serrés afin de bloquer l’accès au savoir et à la mobilité entre les couches sociales; – invoquer la solidarité entre travailleurs pour justifier des barrières à la technologie et aux importations..

Les sociétés où triomphe l’intégrisme  constituent une menace pour l’Ordre du Monde et nos sociétés vont vouloir se protéger de la menace qu’elles font planer sur nous. La guerre du Golfe en était une manifestation concrète. Elle définissait la proximité de la menace en deçà de laquelle rien ne saura être toléré (!), c’est la limite du « limes » moderne.

Et dans cette guerre annoncée, la force des « nouveaux barbares », pour conserver le nom que leurs donne Rufin, est essentiellement démographique. Dès que ces sociétés se seront procurés le minimum de technologie, dès qu’elle leur paraîtra suffisante pour mener une guerre à l’issue probable, d’aucuns craignent qu’elles lanceront dans la mêlée les foules innombrables de jeunes gens dont elles semblent disposer à l’excès. Doit-on envisager un Roncevaux du XXI me siècle?!

Saurons-nous protéger nos sociétés sans mettre en péril ces valeurs de tolérance et  compromettre les Droits de la Personne qui constituent la base de notre richesse et surtout la base de la qualité de vie construite après tant d’années de lutte? Il est tentant d’exclure les nouveaux immigrants en croyant se protéger des valeurs des sociétés d’où ceux-ci proviennent. Quel sort réserve-t-on aux immigrés arabes en France, aux Turcs en Allemagne,  ou aux Iraniens aux Etats-Unis? « Si ce n’est toi c’est donc ton frère »…

Notre avance technologique et notre capacité à inventer rapidement des ressources adaptées et nouvelles devrait  en toute probabilité protéger l’essentiel de nos systèmes de valeurs. Mais cette foi en la force de la technologie ne saurait suffire. Il ne faudrait surtout pas que notre confiance sereine neutralise notre détermination à défendre nos valeurs fondamentales. Le risque est toujours présent que notre détermination ne se manifeste que tardivement comme à Munich, en 1938; on n’a qu’à voir la mollesse avec laquelle les pays de l’OCDE ont protégé les droits de l’auteur Salman Rushdie. On doit craindre plutôt que notre résolution s’affermisse bien tard, après avoir longtemps donné l’impression de son évanescence. Il est  toujours difficile à plusieurs de se convaincre que c’est le fondement même de notre société qui est ainsi attaqué. D’une part, la « sagesse populaire » construite dans la mémoire d’un passé révolu, va continuer à laisser croire que l’enjeu est physique et qu’on peut acheter la paix par quelque pacotille; pour d’autres, les intérêts du commerce et l’imminence de la création d’emploi chez-nous doivent l’emporter sur d’autres considérations “moins pratiques”. D’autres ne pourront se résoudre à croire qu’un système qui leur paraît en soi si parfait ne fait pas consensus.

A moyen terme, la force de la croissance démographique caractéristique de ces sociétés va se retourner contre la doctrine intégriste. Les humains sont comme çà, il finissent toujours par réfléchir aux serrures et aux gardiens de leurs prisons et plus ils sont nombreux plus leur revirement est brutal. Il est tout à fait probable que l’on assistera d’ici dix, vingt ans au grand maximum, au spectacle affligeant auquel nous venons d’assister dès la levée du rideau de fer: des nations, au demeurant bien nanties sur le plan des ressources naturelles, qui vivent dans un état de délabrement pitoyable et dont les gouvernements ont réussi à durer en exploitant à outrance les ressources écologiques dont elles avaient la garde. L’on ne pourra que constater avec regret le gâchi de deux, voire de trois générations. L’on devra faire alors l’inventaire de l’appauvrissement des richesses de la planète; qui sait si l’air que nous respirons, l’eau que nous buvons n’auront pas été souillé. Une fois encore, afin d’éviter une dégradation pire encore, il nous faudra alors nous résigner à financer la reconstruction de ces états comme nous le faisons actuellement pour les états de l’ancienne URSS. Enfin, cette période sera marquée par un exode humain massif dont nous aurons aussi à payer le prix.

Comment lutter contre cette menace? L’histoire nous donne deux modèles.

Existe-t-il quelqu’autre sortie à ces scénarios de rupture ? Rufin (pp 225/238) offre trois modèles tirés de l’histoire. En premier lieu, Marc-Aurèle, un empereur romain raffiné, convaincu de la grandeur de Rome et de la qualité de vie qu’elle procure, et qui a passé une grande partie de son existence misérable, à repousser les Barbares aux confins des limites de l’Empire. En second lieu, Kléber, général éclairé de Napoléon, convaincu des valeurs de la démocratie et qui pour sa part a passé sa vie en Egypte à y combattre la dictature, à répandre la « bonne parole »,  à co-opter les Barbares plutôt qu’à les exclure. C’est l’archétype de ceux qui un siècle et demi plus tard travailleront dans le domaine de la coopération internationale, pour l’aide au développement, qui engageront des transferts de connaissance et de technologie, qui militeront pour la bonne gouvernance, pour la promotion de la femme et la dissémination universelle des Droits de la personne. Enfin, un troisième modèle, moins connu peut-être, celui de Von Unglen, officier du tsar qui s’est joint aux guerriers mongols après la victoire du bolchevisme pour combattre de l’extérieur,  cette dernière victoire des barbares sur la civilisation.

Un fort courant conservateur et marc-aurélien émerge dans nos société. Tantôt il prend la forme de l’isolationnisme et cajole les intérêts protectionnismes, tantôt il discrédite toute l’entreprise de coopération internationale, qu’il caricature comme un échec lamentable et entachée de naïveté; à l’occasion il promeut la reconstruction de l’arsenal militaire et surtout son adaptation au combat dans le désert plutôt que dans la toundra. Il s’appui en dernier ressort sur l’argument de la rigueur fiscale pour racoler d’autres supporters à sa thèse. A l’occasion, il prendra attache avec l’inévitable courant de racisme qui existe dans toute société et qui remonte en surface dans les moments de peurs et d’instabilité. Est-il nécessaire de nommer chacune de ces manifestations!

C’est un courant multiforme séduisant et dangereux. Rufin démontre avec persuasion et élégance que c’est ce courant qui a dominé la Rome antique; il démontre tout aussi bien que c’est cette vision, d’une Rome à l’écart des Barbares, qui lui a valu son éventuelle destruction. Disparition et absence qui durera quatorze siècles; on est à peine en passe de sortir de l’état de désordre et de chaos à l’échelle européenne provoqué par le vide de pouvoir à Rome.  L’approche marc-aurélienne porte en soi la semence de la destruction éventuelle de l’empire qu’elle est censé protéger. Elle fait pendant au courant intégriste en ce qu’elle érige l’ordre et le monde d’aujourd’hui comme le monde parfait et dont l’intégrité doit être protégée. La nostalgie toute naturelle de l’enfance est vite récupérée pour construire un « passé merveilleux », mythique vers lequel la Société doit revenir. Le mouvement « return to basic (values) » en est une métamorphose. C’est aussi sur une vision mythique de l’Islam que s’inspirent les Mollahs, de la même manière qu’Adolph Hitler faisait reposer son combat sur une vision mythique du passé “arien”.

En bref, on continuera à commercer avec le “Sud-barbare”, mais du bout des doigts, par comptoir interposé comme au XVII e siècle. Mais on s’assure surtout que les frontières leur demeurent bien bouclées et on laisse “ce gens-là” se débrouiller avec leurs problèmes. Toujours selon Ruffin, une telle stratégie doit s’accompagner d’une politique d’états-tampons afin d’être efficace; des états qui adoptent plus ou moins des valeurs semblables aux nôtres et dont le rôle principal est de protéger l’empire de l’invasion des hordes barbares. Le Mexique, le Maroc, la Turquie, l’Iran, la Chine forment l’essentiel de cette brigade selon lui.

Le modèle de Kléber, parait à priori plus « raisonnable », inspiré par un fin calcul à long terme, plus susceptible de protéger les valeurs de nos sociétés car il promeut leur usage le plus universel. Mais cette approche n’est pas non plus sans pièges. On pourrait argumenter que Kléber engage tout aussi bien la destruction de sa propre société: faire entrer pacifiquement le monde des “barbares” dans “l’Empire”, leur ouvrir les frontières du savoir et éventuellement encourager la mobilité des personnes, n’est-ce pas provoquer une mutation génétique et sociale équivalente à la main-mise progressive et la conquête pacifique de l’Empire par les barbares. C’est justement pour cela que le respect universel des Droits et libertés devient un sujet central dans les rapports entre états.

Il vaut mieux inscrire la défense de ces idées au creux de la mondialisation

L’adage ancien nous rappelle que la meilleure défense c’est encore l’attaque: il vaut mieux exporter la promotion des Droits et des Libertés que d’être obligé de compromettre ces valeurs  chez-nous ou encore, de voir nos sociétés métissées au delà de ce qui est raisonnable. On doit promouvoir la mobilité des personnes et être tolérant face au métissage culturel qui ne manquera pas d’en résulter; mais une société ne doit pas sacrifier son identité ce faisant. Chaque société doit donc apprendre à définir son seuil de tolérance aux idées nouvelles, au métissage et à le gérer en respect de ses propres lois et de ses valeurs les plus fondamentales. Cet équilibre très fin n’est pas facile à trouver dans un monde qui ne cesse d’inventer et de découvrir de nouvelles choses et de nouvelles techniques. On s’essouffle vite à ce jeu. Dans de nombreux cas, il sera beaucoup plus acceptable de faire travailler chez-eux les ressortissants de sociétés dont les valeurs diffèrent profondément des nôtres, tout en évitant qu’ils n’en profitent pour exporter sur nos marchés des biens dont les coûts de fabrication sont artificiellement bas parce que la rémunération de la main d’oeuvre équivaut à une forme moderne d’esclavage. L’exportation du bien-être, la création d’emploi dans les pays du Sud, le transfert de technologie, en bref le partage des clefs du savoir et de l’avoir sont encore en 1997 des instruments subtils pour protéger notre bien-être, notre qualité de vie, tout en respectant l’identité culturelle et physiologique des uns et des autres.

L’ouverture du Traité de libre-échange au Mexique constitue, pour certains observateurs, le raffinement des tactiques de la Rome antique: négocier une alliance à la frontière de l’Empire pour créer un état-tampon contre l’invasion des hordes lointaines. D’autres pensent qu’au contraire, cette alliance, qui est progressivement suivie d’ouvertures vers les autres Etats latino-américains, constitue un mouvement authentiquement klébérien: c’est une manière d’insérer, par le jeux de leurs intérêts et à un rythme progressif, ces sociétés dans notre système de valeurs. Les négociations avec le Mexique sur les standards minimaux concernant les droits des travailleurs et la protection de l’environnement est en partie dictée par le souci de convertir d’autres sociétés à nos pratiques. L’entrées des « dragons de l’Asie » à l’OCDE est clairement assortie de telles conditions. La création éventuelle d’une zone de libre-échange des états riverains du Pacifique est un autre instrument pour exporter ces valeurs le plus largement possible. Les prochaines années vont démontrer l’efficacité de ces mécanismes. Mais on ne devrait pas oublier que s’ils nous permettent d’exporter des valeurs au loin, ils rendent la tâche plus aisée dans l’autre sens aussi.

Pour l’instant, nos sociétés sont profondément divisées entre marc-auréliens et klébériens. Au sein de ces factions apparaissent d’autres divisions qui se basent pour les uns, sur le sens de la tactique et pour les autres, sur une définition de ce qui est moralement acceptable. Le débat de société concernant de tels enjeux est partiellement obscurcie par la dominance de ce qui est “politically  correct”; ainsi, les tenants d’une thèse ou de l’autre camouflent leurs arguments pour paraître comme il faut; ce sujet continue donc d’être débattu dans le flou. Il en résulte l’absence d’une stratégie adoptée consciemment par nos sociétés et cette carence nous rend vulnérables.

En 1996, 40% du PIB canadien était destiné à l’exportation. La croissance démographique de notre pays dépend encore aujourd’hui sur des apports très importants d’immigrants. Ces deux facteurs classent notre pays parmi les plus vulnérables quand à ses rapports avec les autres nations. La politique étrangère du Canada et son aptitude à défendre nos intérêts et nos valeurs est devenu un pivot de la survie de notre identité et de notre qualité de vie à long terme. L’exportation d’une définition universelle des Droits et Libertés en constitue un élément stratégique. Il serait temps qu’un consensus canadien émerge quand aux objectifs à poursuivre, aux tactiques à adopter et aux prix à payer le cas échéant.

Ottawa, le 8 janvier 1996
Jean-H. Guilmette

1) L’empire et les nouveaux barbares, Jean-Christophe Rufin, JC Lattès, 1991, Paris .

2) The coming anarchy by Robert D. Kaplan, P.44, The Atlantic Monthly, vol 273, no 2, feb. 1994.

3) La dynamique du capitalisme, Fernand Braudel, page 75 Flammarion, Paris 1985.



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